corbeau_4

          Il y a quelques années, un jour de grand vent d'Autan, je m'ennuyais ferme car je ne pouvais aller au club d'ULM. Depuis le haut de ma véranda qui dominait un petit bois de sapins, j'ai vu un groupe de corbeaux qui s’entraînait à voler par grand vent.

          Il y avait comme un chef qui dictait ses ordres en croassant. Il était au sommet de l'arbre le plus haut.

          Il s'est envolé, a fait des démonstrations d'atterrissage par vent de travers et même de dos. Le tout impeccable ! Je n'en revenais pas. C'est très dur de réussir ça ! Je fais du parapente et de l'ULM, et je peux vous dire que c'est mortel pour les humains !

          Ensuite il est revenu sur l'arbre le plus haut. Il y en avait d'autres sur des arbres assez distants, tout autour, mais aucun ne bougeait.

          Alors il a croassé beaucoup plus fort. Et là, il y en a un qui s'est essayé au vent de travers. La première fois, il a atterri sur le jabot.

          L'autre a re-croassé et l'apprenti s'est fendu d'un second essai. Cette fois ça a été à peu près correct, même s'il a triché en posant sa patte sous le vent pour se retenir. Le chef n'était pas positionné pour voir la patte posée, moi, si !

          Ensuite ça a été au tour d'autres d'essayer et de se vautrer dans le gravier taillant du causse.

          Mais la leçon n'a pas été du goût de tout le monde. Il y en a un qui a désobéi et s'est envolé vers Rodez, sans passer par la case essai !

          Et le pire c'est qu'il a vite été suivi d'un autre, puis d'un autre encore.

          Finalement le prof les a suivis dans la même direction en croassant très fort ; mais je ne les ai pas revus de la soirée.

          Une autre fois, j'étais à quelques centaines de mètres du Tarn par temps pluvieux. Les prés gonflés d'eau faisaient un bruit de gargouilles sous mes bottes. Le ciel menaçant et bas déversait sa pluie froide d'avril, rendue cinglante par un mauvais vent d'autan. J'étais trempé jusqu'aux os, mais bien décidé à poursuivre ma cueillette de respouchous.

          Je n'avais pas ramassé grand-chose, car c'était la première fois que je venais dans cette plaine. Personne dehors pour me renseigner et je me demandais où diriger mes pas pour trouver les buissons accueillants à cette sorte d'asperge à la feuille lisse, en forme de cœur vert brillant, qui s'entortille autour des ronces.

          Quand soudain, j'ai entendu des cris de corbeau venant de derrière moi, donc vent dans le dos ; et en vis un faire un arrondi impeccable et très long, se poser à l'angle du pré, puis se retourner à 90° pour me regarder !

          - Pfiou, que je lui fais admiratif en secouant ma main droite ! Comment fais-tu pour te poser si impeccable avec ce vent en rafale dans le dos ?

          - Et pour toute réponse, il décolla vent de face, fit un grand tour et revint se poser vent dans le dos, mais cette fois en corsant la difficulté, puisqu'il a allongé son arrondi pour tourner brutalement à droite à cinq mètres des barbelés, puis se poser impeccable par vent de travers !

          Je me souvins alors de l'épisode Rodez que j'avais noté quelques années avant, et de la frustration que j'en avais eue de n'avoir pas revu ce groupe de corbeaux.

          Celui-ci brillait sous la pluie. J'essayai de m'approcher, mais chaque fois que j'avançais vers lui, il sautillait un peu pour s'éloigner ; et quand j'ai insisté, il a décollé vent de face et je ne l'ai plus revu.

          Oui, les corbeaux sont fiers et libres, ce qui n'est pas le cas de l'humanité, loin de là !!!