plaisir d'ecrire 2

Écrire n’est pas parler

 

Je me rends compte que la si puis­san­te énergie qui me donne la force d’écrire, est un handicap à l’oral. Je n’arrive pas à la maîtriser en par­lant. Mon discours de­vient flou, confus ; puis quand je me sens pressé par le ris­que d’échec à livrer une idée, il vire vite au stressé, parfois à l’arro­gant ; ce qui ne va pas avec ce que j’ai en tête, et in fine, m’em­pêche de dire ce que j’ai à dire. Je deviens inap­te à parler clair, à confier des don­nées utiles et à forte valeur ajoutée.

Et du coup, en ces temps de campagne électorale, je me demande si les orateurs ont cette énergie en eux ?

Pas sûr, et même peu probable. Je les vois lire des discours écrits par d’au­tres, ou basés sur de vieilles idées. Du coup, ils ne sont pas impliqués dans ce qu’ils di­sent ; même pas sûr qu’ils se sentent responsables. Sinon, comment feraient-ils pour mentir sur tout, tout le temps ? Comment feraient-ils pour maîtriser sans se presser le punch de plans si pré­cieux, si vitaux ? Ce n’est pas si facile de démolir en public, ce qu’on a construit durant des années, pas à pas, avec grande attention et générosité. Et puis il y a tant à dire, quand le temps de la cam­pa­gne électorale est si court ! L’é­crit permet une bien meilleure information. Il n’y a pas photo.

C’est à cause de l’oubli de la valeur du dis­cours vrai, celui qui n’est pas cons­truit par leurs propres soins, qu’ils peuvent user de rou­blardise. C’est ainsi qu’ils ser­vent des buts ex­térieurs à eux-mêmes, buts dont je soup­çonne qu’ils ne con­nais­sent pas tous les roua­ges et les vraies attentes. Naturel­le­ment, ils sont très bien payés pour com­penser leur culpa­bilité de corrompus ; et ce d’autant mieux que ce ne sont pas les corrupteurs qui paient, mais les peuples abusés. Sauf que cela les conduit à ne pas  four­nir de la valeur pour grandir ensem­ble, puisque ce n’est pas eux qui dé­ci­dent de ce qu’il y a à dire. Ceux qui parlent ne contrôlent rien. Ils pérorent seulement, sou­mis à leurs maî­tres, qui eux, savent ce qu’il y a à savoir sur le sujet utilisé, pour peser sur les esprits qu’ils veulent troubler ; et vivre leurs vies de fei­gnants, voire de haineux, sur le dos de ceux qui les écoutent. Jean De Lafontaine n’a-t-il pas écrit : « ap­pre­nez que tout ora­teur vit aux dépens de ceux qui l’écoutent » ?

Je préfère l’écrit de l’autodidacte, qui prend le temps de la réflexion et de l’accès à ses mémoires, à l’Inter­net, aux échanges de toutes sortes, à son pro­pre ima­gi­naire, aux diction­nai­res et ency­clo­pédies, ainsi qu’ à l’art de comparer avec des sources de véri­tés ou de croyances ; et qui, quand il a éliminé tout ce qui ne fait pas sens, trans­met ses trouvailles, sans oublier d’en surveiller la valeur au fil des ans, pour réécrire au besoin ce qu’il a mis en avant. Il est évident que ce n’est pas le cas avec le dis­cours dicté, conçu pour qu’on ne retienne que ce qui fournit la plus forte émotion. Bien sûr, ceux qui veulent vous tromper usent aussi de l’écrit, mais ils sont obligés à plus de prudence.

 Par ce que écrire pour l’intérêt général, c’est être à fond dedans, éprouver ce qu’on livre au public, le vivre par tous ses sens pour en chasser les erreurs. La vue, l’ouïe, le goût, le toucher, l’odorat et même l’intuition la plus ténue, doivent parti­ci­per à cher­cher l’info de grande valeur. Ensuite il faut la mettre en ordre avec les mots précis, l’ex­pres­sion la plus sûre et facile à com­pren­dre, la citation qui représente le mieux la chose à expli­quer, et même le rythme et l’into­na­tion qui font vivre ce qu’on veut faire passer ; et d’ailleurs, on en a le temps. L’énergie de l’écrivain est répartie sur des heures, des jours, des mois et même des années pour certaines recherches, tel « la compétition des croyan­ces » que je tra­vaille depuis 2010.

Ainsi étalée, cette vitalité est suppor­ta­ble, ce qui n’est pas le cas à l’oral ; car là, le temps est compressé, tassé, réduit. Il n’y a plus assez de place pour s’ex­pri­mer. Plus assez de place, veut dire pas assez bien dit, et la quasi cer­ti­tu­de de man­quer d’à propos ; de ne pas être assez bien écouté, en­tendu et com­pris. On peut re­li­re et vérifier un écrit. Réé­cou­ter une allocution est moins courant, la contrôler moins aisé. D’ailleurs qui en a dans sa bibliothèque ?